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Hommage à Aimé Césaire
Il nous appartient, à nous Africains, et à nous seuls, d’exploiter la veine dorée ouverte par le poète visionnaire ; par nos œuvres, de prendre résolument le chemin de notre dignité qui est aussi celui de la respectabilité.
Hélas, Césaire s’est éteint au pays natal. La métropole, soudain reconnaissante, s’est empressée de lui offrir la pompe des funérailles nationales. Mieux vaut tard que jamais : de son vivant, Césaire n’a pas eu les honneurs officiels auxquels, du reste, il n’aspirait sans doute pas.
Cet homme a profondément marqué ma jeunesse dans mon Afrique natale d’abord. Etudiant à Paris, j’ai eu le bonheur de le côtoyer, et d’apprécier l’homme autant que le grand écrivain que j’admirais. C’est lui qui m’a donné le goût de la poésie ; il ne cessait de me prodiguer des encouragements pour vaincre ma timidité, et ma gaucherie, devant la magnificence des Muses. J’ai appris à son contact que la modestie était un privilège des grands.
Il m’a éveillé à la conscience politique de l’Afrique exploitée et méprisée ; par lui j’ai su que la vraie conscience politique était une démarche culturelle, et que le vrai combat politique était tout autant un acte de culture. La médiocrité empêche la politique à la petite semaine de s’élever à une telle hauteur.
Inutile d’insister sur le rôle de Césaire dans l’émancipation politique et culturelle de l’Afrique. Le verbe de Césaire, bien plus que celui du Senghor, a trouvé un écho profond en Afrique, éveillant ou stimulant la foi dans la libération du continent. Je me souviens de ce journal de Kinshasa qui, dans la fièvre du mouvement anti-colonialiste, reproduisit in extenso le texte du Discours sur le colonialisme. En ce qui concerne le Cahier d’un retour au pays natal, je cite ce commentaire sur une page de couverture de la deuxième édition de ce poème :
« Sait-on que ce chant dont la facture et le vocabulaire découragent tant de bonnes volontés françaises, ce chant d’avant-garde, une jeunesse à peine scolarisée parfois, mais ardente et affamée, en récite des passages entiers en Afrique Française ? Sait-on la ferveur et l’espoir suscités par cet étrange chef-d’œuvre parmi les élites locales en Afrique ? Et que penser de la jeunesse universitaire ? »
La jeunesse étudiante africaine de ma génération était, majoritairement, tournée vers le Martiniquais, et plutôt critique, voire très critique, envers le Sénégalais. Qu’il me pardonne, le cher disparu, de me risquer à l’opposer, même incidemment, à un homme auquel le liait une profonde amitié née de leur rencontre proverbiale à Louis-le-Grand et cimentée par le maniement conjugué de cette arme miraculeuse qu’est la parole poétique, au service de la réhabilitation du monde nègre.
Césaire se disait africain, et le croyait profondément. Je l’ai appris un jour à mes dépens lorsqu’il il me reprit gentiment après m’avoir entendu dire qu’il était antillais. C’est qu’aux yeux du poète et du militant anticolonialiste qu’il était, l’Afrique était davantage qu’une expression géographique : une culture. Non pas une culture folklorique, non pas la culture passéiste des ethnologues férus d’exotisme, non ; plutôt une culture de combat pour sortir de la marginalisation et de la chosification où le colonialisme et le racisme avaient enfermé l’homme africain, et singulièrement le Nègre.
Pas l’ombre du racisme chez cet humaniste ; je l’ai un jour entendu définir le Nègre comme tout individu soumis à l’exploitation et nié dans son humanité. Parole de poète. Les mots ont des ailes qui soulèvent le monde par-dessus les fausses évidences aux contours d’une banalité aliénante. Je relis, non sans émotion, ces vers éblouissants du fameux Cahier :
« Faites de moi l’exécuteur de ces œuvres hautes voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme – Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine car pour me cantonner en cette unique race vous savez pourtant mon amour tyrannique vous savez que ce n’est point par haine des autres races que je m’exige bêcheur de cette unique race que ce que je veux c’est pour la faim universelle pour la soif universelle la sommer libre enfin de produire de son intimité close la succulence des fruits »
Un fruit succulent, en effet, ce chant. Il est d’un arbre qui allie l’élégance du palmier caraïbe à la robustesse du baobab africain. Ces vers n’ont pas pris une seule ride, à l’heure d’une mondialisation qui remue beaucoup de langues.
Pour Césaire le Nègre n’était certes pas incolore. Mais il portait la couleur d’une oppression séculaire et, à certains égards, singulière ; le Nègre était cette espèce que la raison occidentale, et la sensibilité qu’elle a fécondée, avaient pris soin d’expulser de la normalité humaine. Victime par excellence : le souffre-douleur, le spolié et l’humilié de la culture occidentale dominante, expression de l’impérialisme. Non seulement expression, mais aussi suppôt, à l’occasion, d’un mercantilisme sans scrupule. Le commerce honteux et son corollaire, la surexploitation de l’esclave outre Atlantique, en donnent une illustration tragique.
Le poète proclamait que la cause du Nègre rejoignait celle de tous les exploités de par le monde. La négritude était d’abord le combat des exploités, des marginalisés et des exclus, les Nègres en premier, pour sortir de la négation impérialiste ; un combat pour une vraie culture de l’universel à laquelle chaque groupe humain apporterait sa pierre originale. La négritude entendait imposer le retour du Nègre à la normalité humaine, sa reconnaissance par l’Occident comme un égal, un partenaire, un compagnon respectable de l’aventure humaine.
Je suis, comme chacun, à l’écoute du Nigérian Wole Soyinka : « le tigre ne crie pas sa tigritude ». Certes, mais la nature n’ayant pas doté l’animal d’une conscience, celui-ci ne peut crier une tigritude dont il n’a point conscience. Mieux : la tigritude n’existe pas puisque c’est la conscience qui crée l’identité. Cela vaut sans doute mieux pour le tigre, et pour un néologisme dont la consonance disgracieuse me hérisse le poil.
Ajoutons que la conscience relève de la praxis ; elle est déjà action en ce sens qu’elle modifie le rapport entre le sujet et l’objet ainsi que les rapports de force entre les sujets. Que notre contempteur de la négritude en soit assuré : son œuvre justement couronnée par un prix Nobel honore la négritude.
Bien compris, le message de Césaire demeure actuel. Il est la matrice de la renaissance que la conscience africaine de ce temps appelle de tous ses voeux. Mieux, dans un habillage nouveau et avec une charge émotive réduite, la renaissance n’est autre qu’un avatar de la négritude : la présence africaine au grand rendez-vous du donner et du recevoir, comme aimait à dire Senghor. Que l’aspiration à une seconde naissance d’une Afrique post-coloniale désenchantée ait pour héraut une éminente personnalité, le Président Thabo Mbeki, en dit long sur ses promesses.
J’ai dit retour du Nègre. Cette proclamation n’est pas une élucubration verbale. C’est un acte de foi, un serment qu’il nous appartient, à nous Africains, d’exécuter. Comprenons donc, une bonne fois pour toutes, que le concept de négritude postule la tension vers l’excellence. Je reviens aux trois derniers vers de ma citation plus haut :
« …la sommer libre enfin de produire de son intimité close la succulence des fruits »
A contrario, le même concept récuse la médiocrité, l’irresponsabilité, et l’incurie qui, comme chacun sait, confortent les préjugés séculaires sur l’incapacité congénitale du Nègre à se prendre en charge. N’a-t-on pas, récemment à Dakar, reniflé des relents de ces préjugés, décidément coriaces, dans un discours solennel d’un chef d’Etat européen ?
Il nous appartient, à nous Africains, et à nous seuls, d’exploiter la veine dorée ouverte par le poète visionnaire ; par nos œuvres, de prendre résolument le chemin de notre dignité qui est aussi celui de la respectabilité. La négritude n’est pas une célébration du folklore ; elle n’est pas un théâtre des masques nègres. Elle n’est pas une entreprise de récupération des squelettes dans les placards ou dans les sépulcres vermoulus. Elle n’est pas un dopage intellectuel ni une démagogie à l’usage d’une population complexée. Elle est construction au présent et conquête d’une Toison d’or. Un combat pour l’authenticité humaine. Un humanisme.
Césaire disparu, c’est l’Afrique qui perd un de ses lointains fils parmi les plus brillants ; un fils qui a tant aimé le « pays des ancêtres » auquel il a tant donné. Comment lui payer le tribut de notre reconnaissance ? Des rues, des places, des écoles ou des bibliothèques qui porteraient son nom, à travers le continent, seraient le service minimum. Mais le meilleur hommage à lui rendre est dans notre fidélité à son message ; dans l’ensemencement du champ qu’avec Senghor il a su reconnaître et qu’il a défriché obstinément, jusqu’à son dernier souffle.
Mathieu Mounikou
Aucune.
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