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par Molefi Kete Asante © www.asante.net

 Publié le 27 janvier 2007

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L’Afrocentricité et la Résurgence Africaine

Communication du Dr Molefi Kete Asante pour la Conférence sur l’Afrocentricité, Juillet 2005 à Cotonou, République du Bénin

L’Afrocentricité et la Résurgence Africaine

Au nom de Ra, d’Atum, d’Amen, de Khepera, de Ptah, et au nom des centaines de noms par lesquels nous désignons les divinités d’Afrique, je suis heureux de pouvoir partager quelques unes de mes idées sur la question de la renaissance africaine. J’espère que ces idées provoqueront une discussion et un débat au sujet de l’avenir de la civilisation africaince du point de vue de la perspective afrocentrique.

Je suis particulièrement reconnaissant au Professeur Ama Mazama, à la Communauté JAH, de même qu’aux Béninois et Béninoises de me donner la possibilité de vous parler ainsi bien que je ne sois pas capable d’être physiquement présent.

Je commencerai ma présentation en faisant une remarque évidente : il n’existe pas de vraie nation africaine, dans le sens où il existe des nations européennes ou asiatiques, c’est-à-dire, des nations fondées sur les idées et idéaux qui définissent la tradition européenne ou asiatique, et faisant la promotion de cette tradition, à l’exception peut-être, du Bénin. Mais même dans ce pays historique, il y a des changements et des transformations qui laissent entrevoir l’influence de forces contradictoires et divergentes. Je sais, bien sûr, que toutes les sociétés ont fait l’expérience de l’intégration d’idées venues d’ailleurs, mais ce n’est pas ce dont je parle ici. Ce que je dis c’est que sur le continent africain, il n’y a pas une seule nation dont l’on peut honnêtement dire qu’elle reflète la culture africaine, dans ce qu’elle a de plus traditionnel et classique.

Je sais quels courants historiques nous ont amené à ce point, mais je veux aussi savoir comment nous pouvons apporter un remède à cette situation. Je veux par conséquent suggérer que les penseurs africains doivent changer de paradigmes, ainsi que le Professeur Ama Mazama l’explique dans son livre, The Afrocentric Paradigm, et qu’ils arrêtent une fois pour toutes de rechercher l’approbation, la reconnaissance, et les cajoleries des Européens en quête d’hégémonie. Ce n’est qu’à ce moment-là que nous pourrons faire l’expérience d’une résurgence.

Harnachés par le christianisme et l’islam, aucune nation africaine ne pratique ses valeurs propres, fondamentales, à l’exception peut-être, encore une fois, du Bénin. Et de nombreux Béninois et Béninoises sont en train de succomber aux forces étrangères qui nous attaquent. Le Cheval de Troie de l’évangélisme blanc amène avec lui le même ferment dangereux qui nous a jadis réduits en esclavage et colonisés. Sans même parler de ce qui nous est arrivé en Amérique. La question qui se pose à nous est la suivante : étant donné notre condition actuelle, comment pouvons-nous revitaliser la civilisation africaine afin que celle-ci atteigne les plus hauts degrés de l’expression humaine, des valeurs humaines, des concepts, et de la créativité humaine ?

Ma réponse à cette question est que les Africains et Africaines doivent s’atteler, de façon déterminée, à renaître à eux-mêmes, et cette résurgence doit s’appuyer sur les fondements africains classiques. Certaines personnes aiment à parler de renaissance, mais ce mot implique que vous connaissiez déjà ce dans quoi vous étiez né. L’on ne peut avoir de renaissance sans avoir la conscience de ce que l’on a perdu. Qu’est-ce qui doit donc renaître ? Et pourquoi est-ce que cela doit renaître ? La souffrance de l’Afrique a été immense pendant ces derniers 500 ans, et les vicissitudes de l’histoires ont fait que nous n’agissons plus dans notre meilleur intérêt, et que nous ne pratiquons plus nos propres traditions intellectuelles. Le mot résurgence vient du latin resurgere, et signifie “s’élever à nouveau après avoir été presque totalement éteints.” Certains de nos frères et sœurs ne savent même pas qu’ils ont besoin d’être ressuscités, et que cela leur ferait le plus grand bien. Il y en aura aussi, parmi nous, qui participerons à cette opération de résurgence sans en être pleinement conscients ; ils seront influencés par le travail que nous faisons, et l’existence que nous menons.

Notre perte de traditions, de valeurs, de notre sens de direction, de notre sens de mission est réelle et profonde. 500 années d’oppression ont créé un peuple qui commence tout juste à redécouvrir la signification d’une renaissance africaine. Comment pouvez-vous reconquérir le sens profond de votre existence, de votre position culturelle et historique, sans vous livrer à un examen profond de ce que vous avez perdu ? D’autres cultures ont connu, à une époque ou à une autre de l’histoire, une expérience similaire. Elles s’en sont parfois remises, mais parfois, elles ont été détruites, complètement piétinées par les nations conquérantes.

La situation de notre mort culturelle

Ce dont je parle ici, ce n’est pas seulement du continent, car en fait, notre mort culturelle dans la Diaspora est aussi inscrite dans les idées fausses et dangereuses que nous avons adoptées ou développées, dans notre matérialisme servile, nos histoires qui sont celles d’un individualisme obscène, nos vulgarités linguistiques, notre destruction de nous-mêmes dans le contexte capitaliste américain, un contexte dans lequel des enfants noirs, complètement inconscients de leur passé héroïque, parlent d’eux-mêmes en des termes méprisables et terriblement négatifs.

N’est-il donc pas temps que nous ressuscitions ? Vous ne pouvez pas élever votre langage sans élever d’abord votre pensée, et vous ne pouvez pas élever votre pensée si vous n’êtes pas conscients des canons de votre culture. Il ne s’agit pas d’une plaisanterie, mais en fait, il s’agit de la seule voie possible pour sortir du marécage désolé de notre obsolescence culturelle. Au cœur de cette transformation il y a un renouvellement spirituel. Nous ne pouvons pas oublier ou ignorer les traditions que nos ancêtres ont développées au cours de milliers d’années d’expérience.

La transformation

Ce sont la production et la transmission de motifs, de symboles, et d’idées fondés sur les valeurs les plus durables de nos ancêtres qui nous permettront d’introduire une nouvelle vision des choses dans la société contemporaine. Cela aurait dû être, bien sûr, un processus naturel, mais étant donné nos circonstances politiques, culturelles, et sociales, ce processus naturel est devenu anormal pour nous. Normalement, chaque nouvelle génération évalue et perpétue les idéaux de la génération précédente. Ce lien est un lien organique dans la mesure où nous savons qui nous sommes parce que nous nous savons liés à d’autres. L’innovation s’appuie sur la tradition, et devient elle-même tradition. Ce qui représente une innovation pour une génération donnée devient une tradition pour la génération qui lui succède, et le cycle continue ainsi, à moins qu’il n’y ait rupture, désorientation, et déformation délibérée de ce qui s’est passé afin de conduire un peuple à sa mort psychologique.

Permettez-moi d’introduire, dans l’histoire de notre misère, dans la narration de notre imitation culturelle, de l’anémie de notre être, dans la Diaspora et sur le continent, permettez-moi de faire la suggestion suivante : nous devons avoir recours aux références africaines classiques afin de permettre à l’Afrique de renaître à elle-même. Ce que je veux dire par-là, ce que je veux dire lorsque je parle de renaissance ou de résurgence, c’est que nous, les Africains, devons interroger et situer dans leur histoire les valeurs, les concepts, et les idéaux sans lesquels il ne pourra y avoir de renouvellement d’une société basée sur le meilleur intérêt des Africains. Cette interrogation constitue une véritable révolution.

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