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par Ama Mazama ©

Linguiste, historienne, professeur à Temple University (USA) et originaire de la Guadeloupe.

Ouvrages disponibles :
 L’impératif afrocentrique
 Kwanzaa ou la célébration du Génie Africain


Son dernier article: Le Kreyol, une langue au coeur de (...)
 Publié le 16 septembre 2007

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Le Kreyol, une langue au coeur de l’Afrique...

AMA MAZAMA, AUTEUR D’UNE ÉTUDE LINGUISTIQUE SUR LE KRÉYOL, NOUS DÉVOILE SES LIENS AVEC L’AFRIQUE EN S’APPUYANT SUR LE KRÉYOL PARLÉ EN GUADELOUPE...

Le Kreyol, une langue au coeur de l’Afrique...

Il existe plusieurs théories cherchant à expliquer et à décrire les multiples aspects des cultures dites « afro-américaines, » telle que la culture guadeloupéenne à laquelle le présent article est consacré.

Il convient de noter, cependant, que la plupart de ces théories procèdent d’une matrice eurocentrique dans la mesure où elles présentent ces cultures « afro-américaines » comme absolument nouvelles et en datent le développement généralement au dix-septième siècle, soit au moment de la colonisation des « Amériques » par les Européens.

Ce qui est postulé ici c’est une rupture entre la culture africaine et ces cultures « afro-américaines. » Certes, la brutalité et l’irremédiabilité de la rupture en question varie quelque peu selon les théoriciens, mais rupture profonde il y a néanmoins.

Les théories développées afin d’expliquer la genèse de la langue guadeloupéenne nous en fournissent une excellente illustration. Le kréyol guadeloupéen fut d’abord décrit en termes ouvertement racistes comme simple `déformation’ et `simplification’ du français, processus soi-disant rendus nécessaires par l’ingratitude de notre physique et la faiblesse de notre cerveau (théorie du baby-talk).

La même analyse de discontinuité culturelle et linguistique se présente aujourd’hui sous la forme à peine plus sophistiquée de la théorie universaliste (Bickerton, 1981) ou polygénétique (Chaudenson, 1979 ; Bernabé et al., 1989). Ces deux théories reposent sur le postulat de la table rase (tabula rasa) culturelle et linguistique : les langues et culture africaine n’auraient pas survécu à la traversée de l’Atlantique, pas plus qu’aux conditions de vie dans l’univers plantocratique, plaçant ainsi les Africains dans une situation de quasi-amnésie et déprivation culturelle et linguistique.

Les rares éléments dont l’origine africaine est incontestable sont classés comme "africanismes", un terme qui reflète bien le rôle superficiel et tout à fait périphérique joué par les langues africaines dans la formation de la langue guadeloupéenne.

Ainsi que l’explique Mervyn Alleyne (1996 : 17) :

"La plupart de ces hypothèses ont pour but ou pour effet de rejeter, de nier ou de minimiser le rôle des langues africaines indigènes dans la genèse des créoles (c’est-à-dire de rejeter la prétendue hypothèse du substrat)".

Le présent essai sur la langue guadeloupéenne s’inscrit dans une perspective fondamentalement differente de celle décrite plus haut. Il est nécessaire, à ce point, de préciser que cette perspective, que l’on peut appeler afrocentrique, est caractérisée, entre autres, par les trois postulats suivants :

1) l’existence d’une matrice culturelle africaine, ayant différentes manifestations de surface ;

2) la continuité entre la culture africaine sur le continent et dans la diaspora (plutôt qu’une rupture), s’inspirant de l’historiographie africaine suggérée par Cheikh Anta Diop en particulier ; et

3) l’importante et fondamentale dimension spirituelle de la langue.

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AMA MAZAMA AU COLLOQUE MENAIBUC

Ils sont nombreux ceux qui soutiennent ou acceptent implicitement que la culture africaine ne put plus servir de réfèrent aux Africains déportés en Guadeloupe du fait de la séparation systématique des Africains de même origine ethnique (et linguistique), et de leur expérience d’un puissant processus d’assimilation à la culture française.

Bien que fort répandue, cette croyance n’en demeure pas moins sans fondements socio-historiques. Ainsi qu’il m’a été de le démontrer ailleurs (Cérol, 1991 ; Mazama, 1997), la reconstitution de groupes linguistiques et ethniques africains est amplement attestée pendant toute la période de l’esclavage.

Les planteurs, en effet, comprirent rapidement qu’il était dans leur intérêt de faire en sorte que les Africains de même origine ethnique restent en contact, et ceci afin de limiter leurs pertes en `capital humain’ dues, entre autres choses, à la dépression et à l’isolement des Africains nouvellement arrivés.

Poyen de Sainte-Marie (1792:41), un planteur fort expérimenté, recommandait on ne peut plus clairement aux nouveaux planteurs de se "spécialiser" dans une ethnie donnée, en donnant toujours "la préférence à la nation qui a le mieux réussi" sur leur plantation.

Une autre preuve de la persistance et de l’importance accordée aux identités africaines particulières nous est fournie par les stéréotypes (racistes, cela va sans dire) appliqués aux diverses ethnies africaines par les colons : selon Peytraud (1973), les Sénégalais et Wolofs étaient tenus pour belliqueux, difficiles à contrôler ; les Bambaras pour stupides, superstitieux et paresseux, voleurs de dindes et de moutons ; les Congos pour doux et bêtes ; les Ibos pour vindicatifs mais bons travailleurs ; etc. Il existe par ailleurs de nombreux témoignages oculaires confirmant la persistance d’identités africaines particulières en Guadeloupe pendant toute la période de l’esclavage.

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