Vous êtes ici: Accueil
par admin ©
Son dernier article: Video : Le business des produits (...)
Notre mémoire face au danger des manipulations de l’image médiatique
Sur la visibilité problématique des Noirs à l’écran
Contribution d’un internaute, Césaire NGANGA
Nous avons été nombreux ces derniers jours à être submergés d’émotion et indignés devant les images télévisuelles, ô combien terrifiantes et révoltantes, des drames meurtriers qui ont touché les nôtres. Des incendies tragiques à Paris (au moins 39 morts) au cyclone katrina en Louisiane (10.000 morts d’après un bilan encore provisoire) (Nouvelle Orléans, USA), ces images médiatiques ont eu un effet de loupe sur l’insoutenable condition de l’homme noir. Devant cette débauche de scènes humiliantes et insupportables, difficile, en tous cas, de ne pas nier sur le champ la neutralité de la pellicule. Comme si la caméra avait voulu zoomer sur l’individu noir au détriment de ce qu’il représente, de son humanité. La parataxe cathodique qui fonctionne en temps habituel comme un digestif poursuivait là un objectif de toute autre nature : l’assignation de l’homme noir à la caricature honteuse. Le tout dans un emballement médiatique qui n’avait point pour but d’alerter l’opinion publique internationale, mais bien d’enfoncer le clou, d’en remettre une couche. La suite, nous la connaissons. Des commentaires journalistiques ubuesques frisant le mépris. Les victimes noires de katrina, livrées à elles-mêmes, attendant l’aide de l’Etat fédéral qui tardait à venir, sont comparées à des pilleurs et des mendiants, tandis que les rescapés blancs, tentaient, eux, de survivre, comme des héros. Pour les familles africaines endeuillées des incendies parisiens du mois d’août, c’est à une logorrhée journalistique un brin moqueur qu’elles ont eu droit dans une certaine presse écrite. Entre insinuations racistes malsaines et sous-entendus grotesques. Ce qui était en cause ce n’est pas l’incurie de l’Etat par rapport au logement, mais bien la culture et les habitudes des occupants : leur polygamie, leur progéniture nombreuse. Deux poids, deux mesures. Le discours médiatique d’information a pris subitement des allures d’une entreprise de dénigrement de tout un peuple. Mieux, nous avons assisté au meurtre par l’image de cette altérité nègre si dérangeante. Bien sûr les infortunés survivants n’étaient que noirs, pauvres, de couleur sombre, donc une quantité, somme toute, négligeable de l’humanité. Qu’il fallait jeter en pâture, mépriser et dénoncer à la face du monde comme de vulgaires malfrats, de surcroît, quémandeurs. Ce tsunami de clichés a mis à nu, de manière affligeante, l’idéologie raciste, en arrière-plan de ces discours médiatiques, ayant son fondement dans des valeurs dont l’Europe se repaît depuis l’Antiquité.
Katrina, la preuve irréfutable de la banalisation par l’image d’un racisme devenu culturel.
Que peuvent-ils apporter à la « Civilisation », à la « Culture » ? Ces minables qu’il faut, en plus, aller secourir, toujours secourir. Encore une fois, ce sont les conjonctures critiques qui ont précipité les nôtres sous les feux des projecteurs. Produit des constructions imaginaires héritées à la fois du passé colonial et esclavagiste, l’image négative et misérabiliste dont souffre le peuple noir à l’écran est l’une des principales menaces qui pèse sur son avenir. Surtout lorsque celle-ci transite par le canal télévisuel, le plus puissant que l’humanité aie jamais connu. Comparée à d’autres médias, la télévision, est devenue un lieu majeur de circulation du sens, de production et de distribution des discours sociaux. Elle travaille les valeurs sociales, culturelles, les perceptions et les mœurs. Elle est devenue dans le même temps le lieu où se poursuit, après la famille et l’école, la socialisation de l’adulte. C’est dire combien son influence va grandissant. Il ne s’agit pas de mythifier sa puissance d’effet, mais de reconnaître son impact sur les consciences. Les récentes images des incendies meurtriers de Paris, de la famine au Niger, du cyclone Katrina, viennent de nous démontrer qu’elle peut servir à autre chose. Devenir un instrument au service d’une idéologie. Dans le choix de montrer telle ou telle image, il y a de l’intention qui renvoie à la même motivation qui préside à l’acte de dire. D’où l’intérêt de questionner le rapport de notre communauté à l’image médiatique. Une bonne image à l’écran ne nous rendra pas nos 14 enfants morts brûlés vifs du Boulevard Vincent Auriol tout comme nos frères et sœurs calcinés de la rue du Roi doré ou de l’Hotel Opéra. Il ne s’agit pas de rayer sur la carte de notre existence la réalité dramatique de nos maux. L’image ne saurait également se substituer à la seule thérapie possible pour une vraie libération qui est le retour à nos propres valeurs culturelles.
La récente compagne de prévention contre le SIDA, réalisée par les pouvoirs publics français, mettant en scène des protagonistes noirs dans des rôles pour le moins stigmatisant nous a encore rappelé à tous que l’idéologie sur laquelle repose les représentations stéréotypées sur l’homme noir a encore de beaux jours devant elle. A sa sous-représentativité dans les médias nationaux, la communauté noire, dont le « malaise » s’est longtemps cristallisé autour de la question de l’accès à l’image, doit désormais ajouter le racisme clairement affiché des institutions de la République via affiches et spots publicitaires. Pourtant, dans le même temps, c’est le Haut Conseil à l’Intégration (HCI) qui préconisait de « faire droit à la diversité culturelle » et de lui donner, je cite, une « bonne représentation » dans un rapport paru en mars 2005 sous le titre « Diversité culturelle et culture commune dans l’audiovisuel ». Après ces mesures appuyées également par le CSA chargé de les faire respecter auprès des chaînes de télévision, l’atmosphère aurait dû être à la responsabilité et à la vigilance. Il n’en est rien. Dans ce climat qu’il est difficile de ne pas qualifier de provocateur auxquels viennent s’ajouter les manipulations de la mémoire de l’esclavage relayées de surcroît par les plus hautes institutions de la République, il devient presque urgent de s’interroger sur les enjeux d’un combat contre ce « déficit d’image ». Parce qu’on ne peut plus continuellement avancer l’argument de l’innocence de l’image, mais de l’analyser comme un phénomène social majeur dont les répercussions sur l’identité individuelle et collective produisent des effets bien réels. Nos enfants n’en font-ils pas déjà les frais partout dans la rue, à l’école, sur le marché de l’emploi ? Le mode sous lequel nous pénétrons à l’écran montre à quel point notre visibilité est infiniment problématique. Non seulement, il renforce l’aliénation chez les plus jeunes, mais il diminue littéralement en eux la confiance identitaire indispensable à leur épanouissement. Bien sûr il n’est pas question ici de vouloir inciter à rayer sur la carte de notre existence la réalité dramatique de nos maux : maladies, guerres civiles imposées, famines, chômage, discrimination etc... Bien sûr, c’est sur les maux qu’il faut agir et non sur les mots. Une bonne image à l’écran ne nous rendra pas nos 14 enfants morts brûlés vifs du Boulevard Vincent Auriol tout comme nos frères et sœurs calcinés de l’Hotel Opéra. L’image ne nous rendra pas non plus notre grandeur, notre humanité. Elle ne saurait également se substituer à la seule thérapie possible pour une vraie libération qui est le retour à nos propres valeurs culturelles. Toutefois, il est question ici de mettre l’accent sur la vision décalée qui en ressort de ces images médiatiques. Sans trame historique avec souvent en toile de fond la volonté d’humilier le Nègre. Il s’agit aussi de pointer les conséquences que peut induire l’absence de contrôle de son image. Une identité personnelle forte repose aussi sur la capacité d’un individu à contrôler l’image de soi. Et cela ne change pas à l’échelle d’une communauté, d’un peuple, d’un pays, d’une nation et d’un continent. Le travail d’inculcation symbolique de l’image médiatique autorise que nous interrogeons notre rapport à celle-ci. C’est une question de survie. Le combat pour la renaissance panafricaine dépend aussi de la victoire sur le front de la bataille psychologique.
Notre mémoire face au danger d’une intériorisation et d’un renforcement des normes implicites induit par le travail d’inculcation symbolique de l’image
Une des grandes questions que pose notre rapport à l’image est celle de la mémoire. Quelle mémoire construire sur la base de la typification catégorielle systématique de notre expérience sociale ? Quelle histoire laissée aux générations futures ? Que faire des témoignages bricolés par d’autres au nom de leurs intérêts propres, sur la base des faits sociaux traumatisants renforçant les stéréotypes et les catégories coloniales ? Comment penser l’éducation de nos enfants face à la panoplie des représentations grossières qui inondent la vision de l’homme noir ? Si l’image ne soigne pas les maux d’un pays, d’une communauté, d’une nation, difficile de nier en revanche son poids symbolique dans l’imaginaire collectif. L’image, bien entendu, ne s’ajoute qu’au social. Elle n’est qu’un des aspects par lequel la société s’affiche à l’individu. C’est un prélèvement sur le corps social des fragments de vies humaines ou non-humaines. C’est une manifestation secondaire de la nature. Le paludisme, la malaria, le choléra, le SIDA, la fièvre Ebola, la lèpre, les catastrophes naturelles font partie de notre présent douloureux. L’image médiatique n’y est absolument pour rien. Elle ne saurait être responsable de ces réalités déplorables. Sa fonction première est celle de zoomer sur le mal social pour le présenter comme à la loupe. Mais son statut de prisonnière des logiques culturelles, politiques, idéologiques trahit son rôle de témoin neutre des horreurs dont elle se fait l’écho. En montrant d’une certaine manière ces drames, elle tend à produire des normes implicites. C’est ainsi que le Continent noir sera naïvement perçu par le spectateur lambda européen comme un pays de calamités, pauvre et sans ressources et ses habitants comme des fainéants bons à rien attendant tout de l’Occident. De la même manière, nos enfants continueront à propos de l’Afrique, à croire à la fable d’un Continent sans raison, sans histoire. D’une façon générale, les morceaux d’images prélevées sur le corps social que nous livre la télévision constitueront demain une des matières premières de notre mémoire future. Alors la question qui vient automatiquement à l’esprit est la suivante : que peut-il arriver si le véhicule dominant que nous ayons à l’heure actuelle pour perpétuer cette mémoire affecte la dynamique de construction identitaire ? Comment rétablir de la continuité historique demain si nous négligeons, l’image, un des outils actuels de perpétuation de la mémoire ? Comment redonner confiance aux jeunes générations dont l’éducation aura été nourrie d’images tronquées, incomplètes, fausses, décalées de notre présent ? Ce qui est sûr c’est que la l’entreprise de désaliénation culturelle ne pourra se faire sans la déconstruction de certains modèles, schèmes de pensée et paradigmes eurocentristes inconsciemment intériorisés en raison du travail d’inculcation, d’imposition symbolique de l’image.
Césaire NGANGA
Aucune.
Commentaires
- 17/09/2005 02:17 par daniella
- 16/09/2005 15:04 par olp
- 15/09/2005 23:13 par FRITZ LE NOIR
- 15/09/2005 07:26 par karin








