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par Theophile Obenga ©
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Renaissance Africaine au cours du 21ème siècle
PREMIERE CONFERENCE DES INTELLECTUELS D’AFRIQUE ET DE LA DIASPORA ORGANISEE PAR L’UNION AFRICAINE. 6 - 9 OCTOBRE 2004
Thème général : « L’Afrique au 21ème siècle : Intégration et Renaissance »

CHAPITRE I
La mondialisation ou globalisation moderne n’est que répétition d’un vieux schéma occidental cyclique dans les affaires du monde ; aucune mondialisation ne s’est faite pacifiquement, car il s’agit essentiellement de la dynamique de la lutte pour les marchés
Qui dit "monde", de nos jours, se réfère nécessairement à la "mondialisation" ou "globalisation" ou encore les "économies-monde" modernes. En termes précis, il s’agit du marché capitaliste occidental devenu planétaire, mais dont les 2/3 d’ailleurs sont exclusivement confinés à l’un de ces trois grands blocs économiques : Amérique du Nord, Europe, et Japon, et une douzaine de leurs satellites économiques en faveur dans le monde.
Le fait assez nouveau, c’est qu’on se plaît à "civiliser" ce marché mondial en le politisant comme synonyme de liberté, de démocratie et de modernité. Seuls comptent les paradigmes culturels et les valeurs du très puissant Occident. Le dieu invoqué pour l’extension de ce marché est le dieu de la Tradition judéo-chrétienne.
Ainsi, de nos jours, en faisant rapidement un état des lieux, on constate, sans grande peine, que liberté, démocratie, modernité et judéo-christianisme sont mis côte à côte, en tant que solides colonnes du temple de la mondialisation ou globalisation.
Permanente attitude de la raison d’être occidental, bien entretenue, de la Grèce antique à nos jours. Les cycles le sont à répétition, invariablement, comme les "corsi" et "recorsi" de Vico (1668-1744).
1.a. Dans l’Antiquité gréco-romaine
Déjà, le sceptre mondial des Grecs était un présent de Zeus, avec sa foudre redoutable. Rien ne valait un drachme en dehors de l’oikoumène hellène. Pas même les mondes de Mésopotamie ni la grande Egypte des Pharaons. L’Asie tout entière n’était que barbarie à vaincre : "O Zeus roi, l’heure est venue, où, anéantissant l’armée des Perses, des Perses altiers et innombrables, tu as enseveli Suse et Ecbatane dans un deuil ténébreux !" [1] Sous nos yeux, en ces premières années du 21e siècle, tout le Moyen-Orient asiatique, à cause de son pétrole, est forcé, de l’extérieur, de prendre comme modèle de vie politique et culturelle les "idées" et "valeurs" de l’Occident, dans un long "deuil ténébreux". Comme si le Moyen-Orient, sans épaisseur historique, constituait un vide culturel. Guerriers dans l’âme, les Romains s’étaient accaparés, globalement, à leur tour, de toute la Méditerranée : mare nostrum, "notre espace maritime", proclamaient-ils. Rome devait par conséquent en finir avec Carthage : Carthago delenda est !, répétait le têtu Marcius Porcius Caton au Sénat. Lois et crédits furent votés pour la destruction de Carthage, alors siège d’une puissance maritime dans la Méditerranée occidentale.
Aujourd’hui, des flottes atomiques sous-marines occidentales sillonnent la Méditerranée en tous sens. Les pays méditerranéens du Nord de l’Afrique sont "contactés" dans l’idée de les associer très étroitement à l’Europe élargie, sans cependant en faire partie.
1.b. Au Moyen Age et à la Renaissance
Le Moyen Age est illustre pour ses longues guerres contre l’Islam. Les Chrétiens d’Europe ont mis sur pied de coûteuses expéditions militaires, du 11e au 13e siècle, pour recouvrer la Terre Sainte et chasser les Musulmans. Des visées économiques ne manquent pas, car le contrôle du port d’Acre, au nord-ouest d’Israël, était vital pour les Croisés. De nos jours, l’Occident, Europe-Amérique, a fait d’Israël une puissance nucléaire effective. C’est "mondialement" accepté. Lorsque, à partir de la Renaissance, c’est-à-dire, en gros, du 14e au 16e siècle, la vision géographique européenne s’élargit, la cartographie du monde complètement changée, les Africains et les Indiens d’Amérique vont payer, dans la servitude et la mort, le prix, sans précedent, de la construction du Nouveau Monde, - nouveau marché mondial. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité un code nouveau apparît : le Code Noir, au 18e siècle. La vie animale de l’esclave est légiférée, de la naissance à la mort. Relisons attentivement les Relations, brèves, mais fort précieuses, du Père Bartolomé de las Casas (1474-1566), qui informe la Chrétienté, avec toutes ses curies, au milieu du 16e siècle. Les intentions et méthodes génocidaires, les pillages, les incendies, les massacres, la froideur des coeurs chrétiens des Conquistadores espagnols du Mexique et du Pérou : tout défie l’imagination humaine. L’Europe, marchande et mercantiliste, s’équipe en chemins de fer, en banques, en machines. La production se fait désormais à grande échelle. Des changements sociaux et économiques se produisent en Angleterre. C’est la Révolution industrielle, au milieu du 18e siècle.
1.c. Dans les Temps modernes et contemporains
L’instinct capitaliste de mondialisation se poursuite, plus actif, plus gourmand, plus expansif. De vastes "empires coloniaux" vont bientôt apparaître, outre-mer, pour le profit exclusif de l’Europe, industrialisée et développée. Du 14e au 19e siècle, sur le marché, les Noirs d’Afrique sont tour à tour : bois d’ébène, esclaves, serviteurs, conquis et dominés, colonisés, séparés d’eux-mêmes et de leurs espoirs. La Diaspora africaine, involontaire, est une création de l’Occident. Pour son marché. Dit autrement : six siècles de traite négrière atlantique, d’esclavage, de colonisation et d’apartheid, par l’Occident, fondamentalement attaché au catéchisme des valeurs républicaines. Il y a crime, évident, contre l’humanité, en Afrique, par toute l’Europe occidentale. Et le ventre de la Bête n’est pas mort : racisme toujours virulent, "études" africanistes eurocentristes, lexique international de mépris du genre "tiers-monde", "pays sous-développés" au lieu de "pays exploités" par l’Occident. Le débat sur les "Réparations" du crime contre l’humanité commis en Afrique par l’Occident, Europe-Amérique, n’est pas à l’ordre du jour des agendas des pays riches. Pas même l’idée d’un "Plan Marshall Africain", à l’instar de celui que le général Américain, homme d’Etat et diplomate, George Carlett Marshall (1880-1959), fit pour l’Europe, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale : European Recovery Program. L’un des avantages de l’histoire est de faire comprendre, c’est-à-dire d’expliquer, au mieux, objectivement, à la recherche de la vérité, sans biaiser ni vouloir camoufler celle-ci pour plaire.
CHAPITRE II
Ce schéma occidental répétitif de mondialisation est à l’origine des six derniers siècles de la tragédie africaine
Rien ne survient par pur hasard dans la vie des peuples pendant des années, des siècles. La tragédie africaine, du 14e au 19e siècle, a été savamment théorisée, conscientisée, voulue et maintenue par tout l’Occident. Souvent, les Africains eux-mêmes, alors victimes, n’en ont pas une aperception intellectuelle claire, motivée, judicieuse. D’où la nécessité de compréhension documentée, car les conséquences sont énormes et toujours persistantes, pour le malheur africain.
2.a. Penseurs et théoriciens de cette tragédie
Le Bon Montaigne (1533-1592) est déjà sensible à la vie sauvage des Négres d’Afrique et des Hurons d’Amérique. Peut-être l’auteur des Essais prend-t-il le mot "sauvage" au sens premier qui tient de l’étymologie (silva, "forêt"). Au 20e siècle, des savants reprennent le mot, dans le sens de "barbare", "non-civilisé", pour faire de l’Anthropologie philosophique : "La Pensée sauvage", après "La Mentalité primitive". Tragédie jusque dans les manières de penser des Africains et des Indiens de l’Amérique du Nord ou de l’Amazonie. Montesquieu (1689-1755), baron, philosophe et juriste de son état, affirmait, avec haute considération, que "la couleur de la peau constitue l’essence de l’humanité". C’est assez extraordinaire. Tragédie à cause de la couleur de la peau du corps africain. L’âme doit être aussi noire chez le Noir, et la raison, évidemment, absente. L’esprit des lois oblige. Hume (1711-1776), philosophe et historien, était abslument convaincu de l’infériorité "naturelle" des Nègres d’Afrique. Même le peuple européen le plus barbare est encore supérieur aux Nègres. Quand ce n’est pas la "loi" humaine qui décide de l’infériorité raciale, c’est alors la "nature" qui en est responsable. Le racisme se justifie nécessairement contre le bon sens. Voilà fondée "l’ontologie nègre", et établie "l’âme noire", au 18e siècle. La place d l’Afrique ne saurait donc changer dans le monde, au plan des idées comme au plan des biens matériels. Thomas Jefferson (1743-1826), 3ème Président des U.S.A. (1801-1809), défendra publiquement l’infériorité biologique et intellectuelle des Noirs par rapport aux Blancs. Il ne se doutait pas qu’il défendait l’indéfendable. Hegel (1770-1831), lui pourtant, philosophe de la liberté s’il en fût, a exclu, avec une hâte inouïe, l’Afrique noire de l’histoire de l’humanité. Il est, de ce fait, le fondateur de l’historiographie africaniste eurocentriste qui va créer, au 20e siècle, des termes racistes comme ceux-ci : "hamite", "hamito-sémitique", "chamitosémitique", "afroasiatique", "négroïde", "pygmoïde", "paléonigritique", etc. Tragédie culturelle, avec le paradigme hégélien. Gobineau (1816-1882) place le Noir d’Afrique au bas de l’échelle des civilisations humaines. Son credo est que la race, seule, explique véritablement l’histoire de l’humanité. Les Noirs ont cependant des pouvoirs, quasi magiques, pour les Odeurs, les Senteurs et la Sensualité. Le mythe de l’éros noir était né. Tragédie jusque dans le corps, jusque dans le sexe. Fondateur de l’Anatomie comparée et de la Paléontologie des Vertébrés, le baron George Léopold Cuvier (1769-1832) a humilié la Femme africaine. On sait comment. Pour le 16ème Président des U.S.A. (1861-1865), Abraham Lincoln (1809-1865), accorder des droits, humains, civiques, aux Noirs, n’avait aucune justification politique, philosophique et théologique. Nous sommes au milieu du 19e siècle. On sait la suite, jusqu’à l’horrible assassinat du Révérend Martin Luther King, à Memphis, le 4 avril 1968, c’est-à-dire au milieu du 20e siècle. Réfléchissons sur l’ensemble de ces faits. Depuis au moins six siècles déjà, l’Occident a fait usage du Droit, de la Loi, de la Philosophie, des Sciences naturelles, de la Biologie, de la Génétique, de la Théologie, de l’Economie, de l’Anthropologie, pour se convaincre de l’inhumanité des Africains. Quand on a dépouillé l’Africain de sa dignité humaine, tout le reste a suivi, sans état d’âme : esclavage, servitude, colonisation, racisme, apartheid, mépris de sa culture, de sa vie. Dans les différents marchés, au cours de l’historie, depuis le 14e siècle, l’Afrique est maintenue à sa place de fournisseur de matières premières brutes : hommes, femmes, mines et bois précieux. Que de matériaux pour l’industrie occidentale. "African personality" dans l’anglophonie, et "négritude" dans la francophonie, ont été des mises au point intellectuelles pour recouvrer la dignité africaine, après tant de siècle d’opprobre. Mais ces tentatives intellectuelles, non thématisées vraiment, ont apporté plus de confusion que de clarté. Négritude et African personality ont manqué, l’une et l’autre, d’enjeu philosophique, pour assurer critiquement le passage de la sensibilité à l’entendement, c’est-à-dire du désir à la connaissance et à l’action politique conséquente. Il est difficile de bien penser en Afrique noire en faisant fi de la tragédie africaine, très longue et très destructrice, du 14e siècle à nos jours.
2.b. Séquelles et conséquences actuelles de cette tragédie : pauvreté, faim, dette, migrations, sida, fragilité géopolitique, amnésie culturelle et historique, solidarité africaine éclatée
L’état des lieux, même en ce début du 21e siècle, n’est guère reluisant. Le lot de malheur assigné à l’Afrique par l’Occident demeure, inchangé, puisque les pays riches mènent seuls le jeu au plan international :
1. sur le marché mondial contemporain, l’Afrique a toujours sa place de "tiers-monde", de "pays du sud", de "pays sous-développés". Intellectuels et politiciens africains sont eux-même très accommodants pour employer quotidiennement cette terminologie qui cache à peine des idéologies occidentales hostiles aux peuples africains ;
2. l’Afrique contemporaine est totalement hors jeu sur le plan de l’économie mondiale : avec moins (-) 1% du PIB mondial, 1% des investissements directs étrangers, 1.5% du commerce international ; dans la balance commerciale des pays africains, 60 à 80% de la valeur des exportations ne sont que des matiéres premiéres brutes : cuivre, bauxite, uranium, coton, cacao, café, etc. C’est dire que le "pacte colonial" perdure jusqu’à nos jours ;
3. "pauvre", "bloquée", au bord du "chaos", l’Afrique requiert d’urgence des "Programmes d’ajustement structurel". Le vrai programme, pour commencer, serait l’annulation pure et simple de toutes les dettes africaines : on a poussé les Etats-nations africains à les contracter, dans l’illusion d’un futur décollage socio-économique, mais la situation est devenue plus précaire qu’avant ;
4. les "aides humanitaires" occidentales au cours des guerres civiles africaines masquent à peine de copieuses envies des multinationales et des trafiquants d’armes, uniquement attirés par les produits miniers du continent africain : cuivre, uranium, zinc, cobalt, manganése, fer, étain, charbon, diamant, coltan, niobium, or, etc.
5. n’ayant ni pouvoir d’argent, ni pouvoir scientifique et technologique, ni pouvoir militaire bien équipé, l’Afrique doit se contenter de sa place de consommatrice des biens, services et savoirs générés ailleurs, en dehors du continent ;
6. enfin, l’Afrique peut valablement jouer son rôle de "complément d’âme" à l’Occident, voué à des tâches plus sérieuses, car ce continent possède un immense potentiel culturel et ludique.
A ces Afriques plurielles, fragments d’un colosse endormi, il faut ajouter ces Autres Afriques de mauvaise gouvernance, de corruption morale et politico-financière, de gestion patrimoniale du bien public, de systèmes éducatifs mimétiques, de sida avec parfois 40 à 60% de la population dans certains pays. Est-ce la fin d’histoire pour les Africains ? Le "Déclin de l’Occident" [2] qui nous affecte également, à quoi est-il dû ? Il faut s’arrêter un instant à cette cruciale question du passage de la société humaine de l’état de nature à l’humanité.
[1] (Eschyle, 525-456 av. notre ère, Les Perses, traduction de Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1921, 1925).
[2] (Oswald Spengler, 1880-1936),
Commentaires
- 15/06/2007 10:53 par roger
- 27/05/2007 17:34 par Joseh ADANDE
- 6/05/2007 23:17 par Aton
- 27/04/2007 18:29 par MABRAQ
- 17/04/2007 20:36 par Hannibal
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