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 Publié le 7 août 2006

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Roger de Jaham : Le béké dissident

Descendants des colons esclavagistes, les "békés" étaient, eux, du genre à se porter pâles ce jour-là, laissant les Noirs à leur liesse.

Roger de Jaham : Le béké dissident


- Journal Le Monde du 01.08.06

- Patrice Louis Photo Jean-Luc de Laguarrigue

Les mots forts ne l’effraient pas. Et dans une île, la Martinique, où ils valent des actes, il peut se réjouir de l’effet que les siens provoquent. Roger de Jaham a créé l’événement, cette année, en prenant la parole lors d’une cérémonie à Fort-de-France pour commémorer le 22 mai 1848. Depuis des décennies, il y avait un débat sans fin sur le jour devant marquer l’abolition de l’esclavage : le 27 avril, date de la signature du décret à Paris, ou le 22 mai, quand un soulèvement d’esclaves avait provoqué une application anticipée dans la colonie ? Jusqu’à présent, le 27 avril avait les faveurs de la droite, le 22 mai celles de la gauche.

Descendants des colons esclavagistes, les "békés" étaient, eux, du genre à se porter pâles ce jour-là, laissant les Noirs à leur liesse. Et voilà qu’un chef d’entreprise d’envergure, exemplaire de ce que lui-même appelle une "tribu", prend contact avec Serge Letchimy, le maire de Fort-de-France, successeur d’Aimé Césaire, et lui propose de prendre la parole à ses côtés lors de la cérémonie qu’il organise pour le 22 mai ! Les deux hommes se mettent d’accord, considérant chacun que l’autre est bien courageux.

C’est ainsi que, un soir de mai 2006, une voix béké s’est fait entendre, "avec sincérité et émotion", pour lancer : "La communauté martiniquaise, à l’image de toutes celles de la Caraïbe, est née dans l’inhumanité de l’esclavage." Au-delà des rives martiniquaises, le propos apparaît évident et banal. Dans l’île, c’est un choc tant la communauté béké - environ 2 000 membres - suscite soupçons et fantasmes, avec sa discrétion entretenue, sa vie en vase clos et ses unions réservées à ses seuls semblables. Déjà en 1998, Roger de Jaham avait bondi quand, une fois de plus, lui et les siens avaient été présentés à la télévision comme profitant encore d’un esclavage aboli. Il s’était invité sur le plateau, avait traité l’esclavage de "saloperie" et avait répondu "bien sûr" à la question de savoir si c’était un crime contre l’humanité - deux ans avant que le Parlement ne le grave dans la loi.

Sur le coup, plus d’un membre de la caste s’était étranglé de rage. L’impertinent fut même convoqué à une sorte de procès où il expliqua qu’il ne comprenait pas que les siens veuillent "rester en arrière" : "L’histoire vous rattrape. Il n’y a qu’une attitude à avoir : parler." En 2000, un nouvel épisode le convainc de continuer à parler haut et fort. Les relations sociales sont exécrables à la suite de deux longs conflits opposant des salariés à deux patrons békés. L’entrepreneur grande gueule interpelle alors le premier ministre, de passage dans l’île : "Donnez-nous un préfet !" Cette sortie déplaît fort à Lionel Jospin, qui renvoie le perturbateur dans les cordes. Mais M. de Jaham a montré une fois de plus de quel bois il se chauffait !

C’est dans ce climat que le directeur du travail, fonctionnaire avisé, prend une initiative proprement inouïe : il invite les plus hauts représentants des békés et des salariés à venir tenir un conclave, hors de l’île, pour sortir de l’impasse. Syndicalistes et entrepreneurs, y compris les durs, jouent le jeu. Et à six reprises, pendant six semaines, ils vivent côte à côte, apprennant à se connaître avant de se reconnaître. Ils savent bien qu’ils parlent la même langue, le créole, boivent le même punch, dansent le même zouk...

"A plusieurs reprises, raconte Roger de Jaham, qui en était, nos interlocuteurs m’ont demandé un signe concernant le passé, mais je n’en trouvais pas." La graine n’en est pas moins semée : depuis, raconte-t-il, un syndicaliste "on ne peut pas plus foncé" l’appelle "frère". S’ils n’ont "pas le même père", à ses yeux, ne sont-ils pas "nés de la même mère" - entendez la Martinique ? Au passage, depuis ces rencontres "prodigieuses, fabuleuses", le nombre de jours de grève a singulièrement baissé dans le département.

Il faut attendre 2005 pour que, sollicité par un journaliste et un essayiste de couleur, le béké dérangeant revienne à la charge. C’est ainsi que naît l’idée d’une participation au 22 mai et que, à l’en croire, mis dans la confidence, le préfet, Yves Dassonville, assure qu’il sera "fier d’être aux côtés" des békés qui viendront. Le jour venu, ils sont une cinquantaine d’héritiers d’esclavagistes à être présents auprès des descendants d’esclaves. Pour autant, nulle demande de pardon, ni repentance, ni réparation. "Au nom de quoi ?", questionne Roger de Jaham, qui préfère le mot "retrouvailles". Son objectif : mettre fin à l’image épouvantable des békés, qui fait d’eux des "propriétaires terriens forcément milliardaires, ayant le bras long auprès du gouvernement et appartenant au monde du commerce".

Rien à voir avec son parcours : son grand-père a partagé ses terres entre ses enfants ; son père, héritier de 10 hectares et petit commerçant, a fait faillite ; et les cinq enfants ont dû se débrouiller. Roger, doué pour le dessin, est embauché à 18 ans par le journal local, dans lequel il dessine ses premières publicités. De retour du service militaire, il s’installe dans le garage familial, son bureau le jour, sa chambre la nuit. Il prospecte, s’agrandit. Aujourd’hui, âgé de 57 ans, il dirige un groupe de publicité, d’informatique et d’imprimerie, qui compte 200 employés dans les quatre DOM.

"Les békés, dit-il, sont très divers." S’il existe des milliardaires, il évoque aussi ceux qui exercent une profession libérale, sont employés de commerce, fonctionnaires ou chômeurs. Les plus gros propriétaires terriens, après l’Etat et les collectivités, sont selon lui des sociétés métropolitaines. Il s’est lancé dans un recensement exhaustif, commune par commune, pour démontrer que ceux qui possédaient 98 % des terres et du commerce avant 1848 ne pèsent plus que 5 % de l’économie. "La découverte sera spectaculaire", dit-il avec assurance.( ???)

Les békés ne sont donc plus ce qu’ils étaient. Reste toutefois à poursuivre la réflexion pour que cette "tribu", élevée dans le racisme, s’inscrive sans contestation dans une Martinique multicolore. De part et d’autre, il reste du chemin.

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