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par Jean-Philippe Omotunde © africamaat.com

 Publié le 5 décembre 2008

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Sur l’eurocentrisme et la modernité

Point de vue d’un universitaire leucoderme sur un mal pire que le choléra : l’eurocentrisme !

Sur l’eurocentrisme et la modernité

L’auteur : Philip S. Golup est enseignant de Relations internationales à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris VIII et à l’American University of Paris. Il a également enseigné à l’Institut d’études politiques (IEP).

La lecture explicative de la modernité actuellement dominante – le méta-récit que j’ai essayé de démanteler – considère l’Occident comme une singularité historique et comme la mesure du reste du monde. Aujourd’hui, je présenterai ce schéma interprétatif eurocentrique plus en détail, le processus de son émergence, de son affirmation et finallement de sa déconstruction.

Selon la perspective eurocentrique, l’histoire de l’Occident – conçu comme un esemble culturel cohérent – représenterait un mouvement plurimillenaire ascendant vers le progrès et la raison, le processus de “désenchentement du monde” dont parle Max Weber (1905) [1], caractérisé par le développement graduel et progressif de la capacité de l’homme de maîtriser la nature grâce à la découverte de la rationalité instrumentelle. Par contre, l’histoire du Non-Occident est perçue comme statique et immobile, les “Autres” étant incapables de sortir de la prémodernité et d’entrer dans la modernité.

Tous les philosophes européens du XIXe siècle acceptent cette vision hiérarchisée et hiérachisante du monde et des cultures, distinguées entre cultures modernes et prémodernes, avancées et arriérées, développées et primitives. Tous les philosophes européens du XIXe siècle (Montesquieu, Hegel, Herder, Marx, John Stuart Mill, Weber) acceptent ainsi la distinction ontologique entre l’Occident et le reste du monde, entre le “Nous” et les “Autres”, une vision essentielle et fondamentale de la différence qui s’est cimentée à l’époque de la révolution industrielle européenne, de l’impérialisme et de la colonisation.

C’est au moment où l’Europe commence à progresser que les autres pays commencent à être régardés comme étant immobiles depuis toujours, c’est devant la velocité de la révolution industrielle européenne que les autres pays semblent rester complètement stationnaires - et d’ailleurs le fait empirique de la domination européenne semblait prouver la thèse de la superiorité de l’Occident et de sa distance incommensurable par rapport au Non-Occident. Par exemple, dans ‘La richesse des Nations’ (1776), Adam Smith [2] ne parle absolument pas de l’immobilité de la Chine, parce que l’Europe n’était pas encore en mouvement et en expansion à l’époque.

Le caractère téléologique et finaliste du récit occidental – l’idée d’un chemin évolutionniste de l’histoire dans une direction donnée et vers une destination donnée - est entièrement contenu dans la célèbre affirmation de Hegel écrivant, dans sa ‘Philisophie de l’Histoire’ (1837) [3], que “l’histoire du monde voyage d’est en ouest, car l’Europe est absolument la fin de l’Histoire”. Et Fukuyama (1992) [4] reprend cette idée du dualisme entre Est et Ouest lorsqu’il affirme que la chute du communisme soviétique et chinois implique “la fin de l’histoire” et finallement l’universalisation du projet occidental.

Mégalomanie leucodermique encore d’actualité

Par exemple, Marx – lui-aussi prisonnier de l’idéologie de l’époque - considère la bourgeoisie et le capitalisme industriel comme des forces révolutionnaires, qui ont engendré un processus violent de transformation de l’ordre du monde, liquidant le féodalisme et ouvrant la voie aux sociétés nouvelles. Ce n’est pas un hasard s’il est dans le ‘Manifeste du Parti Communiste’ (1848) [5] qu’on retrouve la première definition de la mondialisation.

La découverte de l’Amérique, la circumnavigation de l’Afrique offrirent à la bourgeoisie montante un nouveau champ d’action. Les marchés des Indes Orientales et de la Chine, la colonisation de l’Amérique, le commerce colonial, la multiplication des moyens d’échange et, en général, des marchandises donnèrent un essor jusqu’alors inconnu au négoce, à la navigation, à l’industrie et assurèrent, en conséquence, un développement rapide à l’élément révolutionnaire de la société féodale en décomposition. […] La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l’Amérique. Le marché mondial a accéléré prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication. […] Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand regret des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont évincées par de nouvelles industries, dont l’implantation devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui ne transforment plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions du globe les plus éloignées, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde à la fois. À la place des anciens besoins que la production nationale satisfaisait, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. À la place de l’isolement d’autrefois des régions et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations”. K. Marx, ‘Manifeste du Parti Communiste’ (1848)

La même conception duelle du monde se retrouve ainsi dans l’article ‘La domination britannique en Inde’ (‘New York Daily Tribune’, 25 juin 1853) [6] : quoique cruelle, violente et criminelle, la colonisation de l’Inde par la Grande-Bretagne a représentée selon Marx une nécessité historique, un moment décisif dans la mise en œuvre de la révolution sociale mondiale, se qualifiant d’“instrument inconscient de l’histoire”.

L’intervention anglaise (en Inde) détruisit ces petites communautés semi-barbares, semi-civilisées, en sapant leurs fondements économiques et produisit ainsi la plus grande, et à vrai dire la seule, révolution sociale qui ait jamais eu lieu en Asie. Or, aussi triste qu’il soit de voir ces myriades d’organisations sociales patriarcales, inoffensives et laborieuses, se dissoudre, se désagréger et être réduites à la détresse, et leurs membres perdre en même temps leur ancienne forme de civilisation et leurs moyens de subsistance, nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises idylliques, malgré leur aspect inoffensif, ont toujours été une fondation solide du despotisme oriental, qu’elles enfermaient la raison humaine dans un cadre extrêmement étroit, en en faisant un instrument docile de la superstition et l’esclave des règles admises, en la dépouillant de toute grandeur et de toute force historique […] Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés portaient la marque infamante des castes et de l’esclavage, qu’elles soumettaient l’homme aux circonstances extérieures, au lieu d’en faire le souverain, qu’elle faisait d’un état social une fatalité toute puissante, origine d’un culte grossier de la nature, dont le caractère dégradant se traduisait dans le fait que l’homme, maître de la nature, tombait à genoux et adorait Hanumân, le singe, et Sabbala, la vache. Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindoustan, était guidée par les intérêts les plus abjects […]. Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie ? Sinon quels que fussent les crimes de l’Angleterre, elle fut un instrument inconscient de l’histoire en provoquant cette révolution.”. K. Marx, ‘La domination britannique en Inde’ (1853)

Dans la même perspective, dans son essay ‘De la liberté’ (1859) John Stuart Mill [7] écrit ce qui suit :

L’exemple de la Chine peut nous servir d’avertissement : c’est une nation fort ingénieuse, et à certains égards, douée de beaucoup de sagesse, grâce à l’insigne bonne fortune d’avoir reçu de bonne heure un ensemble de coutumes particulièrement justes, oeuvre dans une certaine mesure d’hommes auxquels les européens les plus éclairés doivent accorder, dans certaines limites, le titre de sages et de philosophes. Ces coutumes sont remarquables aussi par l’excellence de leur méthode pour imprimer autant que possible leurs meilleurs préceptes dans tous les esprits de la communauté, et pour s’assurer que ceux qui en sont le mieux pénétrés occuperont le poste honorifique et les fonctions de commandement. Assurément le peuple qui avait créé cette méthode avait découvert le secret du progrès humain, et il devait se maintenir a la tête du progrès universel ! Or, au contraire, les Chinois se sont immobilisés ; ils sont depuis des milliers d’années tels que nous les voyons, et, s’ils doivent s’améliorer encore, ce sera nécessairement grâce à des étrangers.” J.S. Mill, ‘De la liberté’ (1859)

A la fin du XIXe siècle, on passera de cette distinction ontologique entre l’Occident et le Non-Occident - entre le “Nous” et les “Autres” - au racisme biologique et aux nombreuses formes de barbarie génocidaire coloniale (pensez à ce qui s’est passé au Congo et en Namibie). Et ce n’est pas un hasard si Hannah Arendt - dans la deuxième partie de ‘Les origines du totalitarisme’ (1951) [8], intitulée ‘Impérialisme’ - identifie une filiation directe et forte du projet génocidaire totalitaire du nazisme du XXe siècle des projets coloniaux, dispotiques et tyranniques, du XIXe siècle.

Il y a quelques décennies, Edward Said (1978) a toutefois initié une véritable révolution intellectuelle - toujours inachevée aujourd’hui - en se lançant dans la déconstruction des schémas discursifs orientalistes [9]. A son avis, l’orientalisme n’était ni le reflet passif ni la superstructure de la domination coloniale, mais il était plutôt une constellation d’idées inscrite dans des “relations de pouvoir, de domination et de d’hégémonie complexes”. L’orientalisme était donc consubstantiel à la “conscience géopolitique” impériale, à la culture élitaire et populaire, à la philosophie, aux sciences sociales et aux arts. Il est inhérent à l’élaboration des intérêts impériaux qu’il engendre et maintient en place, tout comme la construction de l’altérité est inhérente au processus de domination (plutôt qu’en être dérivée).

Depuis Said, depuis la publication de ‘L’orientalisme’, une très riche littérature pluridisciplinaire — écoles critiques de relations internationales, historiens mondiaux, études post-coloniales, etc. – a approfondi la déconstruction des présupposés métaphysiques du récit conventionnel sur l’ascension de l’Occident et la fabrication de la modernité. Des narrations historiques plurielles et alternatives ont subverti les présupposés de ce que Said appellait “fiction suprème”, c’est-a-dire la construction de l’Orient par l’Occident.

Grâce à ces études, il est devenu évident - pour reprendre les mots de Wang Hui (2004) [10] - que

le mouvement du monde ne tourne pas seulement autour du système capitaliste érigé en Europe”, mais il est plutôt “le processus selon lequel des mondes historiques multiples communiquent et luttent entre eux, s’interpénètrent et s’interfaçonnent mutuellement.” W. Hui, ‘The politics of Imagining Asia : a genealogical analysis’ (2004)

Et c’est cette idée que j’ai essayé de présenter et démontrer dans ces conférences.

Notes de références

[1] M. Weber, ‘Die protestantische Ethik und der Geist des Kapitalismus’ (1905), Gesamtausgabe, Tübingen, Mohr, 1984 s. Traduction française ‘L’éthique protéstante et l’esprit du capitalisme’, Paris, PUF, 1994. Une édition numérique de ce livre peut être téléchargée du site ‘Les classiques des sciences sociales’ en format Word, en format RTF et en format PDF.

[2] A. Smith, ‘The Wealth of Nations’ (1776), ‘The Works of Adam Smith’, Aalen, O.Zeller, 1963. Traduction française ‘Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations’, Paris, PUF, 1995. Une édition numérique de ce livre peut être téléchargée du site ‘Les classiques des sciences sociales’ à partir de la page de présentation.

[3] G.W.F. Hegel, ‘Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte’ (1837), ‘Werke in zwanzig Bänden’, Theorie Werksausgabe, Frankfurt a.M., Suhrkamp, 1969-71. Traduction française ‘Leçons sur la philosophie de l’histoire’, Paris, Vrin, 1970.

[4] F. Fukuyama, ‘The End of History and the Last Man’ (1992), New York, Free Press, 2006. Traduction française ‘La fin de l’histoire et le dernier homme’, Paris, Flammarion, 1992.

[5] K. Marx, F. Engels, ‘Manifest der kommunistichen Partei’ (1848), K. Marx/F. Engels ‘Gesamtausgabe’ (MEGA), Institut für Marxismus-Leninismus, Berlin, Dietz-Akademie Verlag. Traduction française ‘Manifeste du Parti Communiste’ (1848), ‘Œuvres Complètes’, Paris, Editions Sociales, 1968. Une édition numérique du Manifeste peut être téléchargée du site ‘Les classiques des sciences sociales’ en format Word, en format RFT et en format PDF.

[6] K. Marx, ‘La domination britannique en Inde’, (‘New York Daily Tribune’, 25 juin 1853), ‘Œuvres Complètes’, Paris, Editions Sociales, 1968. Une édition numérique de cet article (en anglais) peut être téléchargée du site des ‘Archives Internet des Marxistes’.

[7] J.S. Mill, ‘On Liberty’ (1859), Peterborough, Broadview, 1999. Traduction française ‘De la liberté’, Toronto, Presses Pocket, 1990. Une édition numérique de ce livre peut être téléchargée du site ‘Les classiques des sciences sociales’ en format Word, en format RTF et en format PDF.

[8] H. Arendt, ‘The Origins of Totalitarianism’ (1951), New York, Stocken Books, 2004. Traduction française ‘Les origines du totalitarisme’, Paris, Quarto Gallimard, 2002.

[9] E.W. Said, ‘Orientalism’ (1978), London, Pinguin Books, 2003. Traduction française ‘L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident’, Paris, Editions du Seuil, 1980. Said est revenu sur ces thèmes dans un article rédigé pour ‘Le Monde diplomatique’, ‘L’humanisme, dernier rempart contre la barbarie, septembre 2003, pages 20-21. Du même auteur : E.W. Said, ‘Culture and Imperialism’, New York, Knopf, 1993, traduction française ‘Culture et Impérialisme’, Paris, Le Monde diplomatique-Fayard, 2000 ; E.W. Said, ‘Humanism and democratic criticism’, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2004, traduction française ‘Humanisme et démocratie’, Paris, Fayard, 2005.

[10] W. Hui, ‘The politics of Imagining Asia : a genealogical analysis’, rédigé en 2004 et récemment paru sous le titre ‘The politics of Imagining Asia : Empires, Nations, Regional and Global Orders’ dans les revues ‘Inter-Asia Cultural Studies’ en janvier 2007 et ‘Japan Focus’ en avril 2007. De cet essay il a été tiré l’article ‘Les Asiatiques réinventent l’Asie’, ‘Le Monde diplomatique’, février 2005, pages 20-21. Pour ‘Le Monde diplomatique’, W. Hui a également rédigé l’article ‘Aux origines du néolibéralisme en Chine’, avril 2002, pages 20-21. Du même auteur : W. Hui, ‘Chinas new order : society, politics, and economy in transition’, Cambridge (MA)-London, Harvard University Press, 2003.

Source : www.cartografareilpresente.org

Références complémentaires :

* Arendt, H., ‘Les origines du totalitarisme’ (1951), Paris, Quarto Gallimard, 2002.

* Fukuyama, F., ‘La fin de l’histoire et le dernier homme’ (1992), Paris, Flammarion, 1992.

* Hegel, G.W.F., ‘Leçons sur la philosophie de l’histoire’ (1837), Paris, Vrin, 1970.

* Hui, W., ‘Aux origines du néolibéralisme en Chine’, ‘Le Monde diplomatique’, avril 2002, pages 20-21.

* Hui, W., ‘Chinas new order : society, politics, and economy in transition’, Cambridge (MA)-London, Harvard University Press, 2003.

* Hui, W, ‘The politics of Imagining Asia : a genealogical analysis’ (2004).

* Hui, W., ‘Les Asiatiques réinventent l’Asie’, ‘Le Monde diplomatique’, février 2005, pages 20-21.

* Hui, W., ‘The politics of Imagining Asia : Empires, Nations, Regional and Global Orders’ dans les revues ‘Inter-Asia Cultural Studies’ (janvier 2007) et ‘Japan Focus’ (avril 2007).

* Marx, K., Engels, F., ‘Manifeste du Parti Communiste’ (1848), in Œuvres Complètes, Paris, Editions Sociales, 1968.

* Marx, K., ‘La domination britannique en Inde’ (‘New York Daily Tribune’, 25 juin 1853), in Œuvres Complètes, Paris, Editions Sociales, 1968.

* Mill, J.S., ‘De la liberté’ (1859), Toronto, Presses Pocket, 1990.

* Said, E.W., ‘L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident’ (1978), Paris, Editions du Seuil, 1980.

* Said, E.W., ‘Culture et Impérialisme’ (1993), Paris, Le Monde diplomatique-Fayard, 2000.

* Said. E.W., ‘L’humanisme, dernier rempart contre la barbarie’, ‘Le Monde diplomatique’, septembre 2003, pages 20-21.

* Said, E.W., ‘Humanisme et démocratie’ (2004), Paris, Fayard, 2005.

* Smith, A., ‘Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations’ (1776), Paris, PUF, 1995.

* Weber, M., ‘L’éthique protéstante et l’esprit du capitalisme’ , (1905), Paris, PUF, 1994.

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Références bibliographiques:

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