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Comment le Point analyse les dérives de Finkielkraut ?
La polémique Finkielkraut
Le 24 novembre, un article du Monde qui rapportait, en le condensant, un entretien accordé par Alain Finkielkraut au journal israélien Haaretz a déclenché une formidable polémique. Le philosophe avait osé évoquer une dimension « ethnico-religieuse » (au sens identitaire du terme) dans les émeutes des banlieues. D’où accusation de racisme et lynchage médiatique. Récit et témoignages.
Par Elisabeth Lévy
L’habituel brouhaha de la mi-journée règne au Zebra Square, le restaurant vaguement branché planté au pied de la Maison de la Radio. Les banlieues sont loin. Elles n’en enflamment pas moins esprits et conversations. De nombreux regards, souvent curieux ou bienveillants, quelquefois hostiles, convergent vers la table où le héros involontaire du jour, Alain Finkielkraut, déjeune avec quelques amis. Un homme d’une cinquantaine d’années s’approche de lui et lui plante sous le nez un menu qu’il lui demande de dédicacer. « Je m’appelle Mohammed, dit-il avec un accent algérien prononcé, et je trouve que vous avez raison sur tout. Continuez ! » Eberlué et souriant, le philosophe s’exécute. Quelques minutes plus tard, c’est un élu socialiste de la région qui vient lui serrer la main : « Ces gens du MRAP sont vraiment dégueulasses, mais on ne peut pas le dire : ils sont avec nous dans la majorité régionale. » Ragaillardi par ces soutiens inattendus, l’homme qui, quelques heures plus tôt, déclarait au micro de Jean-Pierre Elkabbach qu’« on peut avoir envie de mourir » dans ce monde-là savoure ces instants de détente. Les premiers depuis qu’un article du Monde, publié deux jours plus tôt dans l’édition datée du 24 novembre, lui a fait « quitter l’univers du dialogue pour entrer dans celui du procès ». Un article que le président des Amitiés judéo-chrétiennes, Paul Thibaud, qualifie de « guet-apens ».
Peut-être s’agit-il de l’une de ces guerres de tranchées qu’affectionne le Tout-Paris. Il n’en reste pas moins que l’accusation est grave, voire infamante : le philosophe est purement et simplement taxé de racisme. Pour un tel crime, le châtiment est la mort sociale - ou, pour le moins, l’exclusion du débat public.
Mercredi, en début d’après-midi, Le Monde arrive dans les kiosques. Au domicile de Finkielkraut, en banlieue sud, le téléphone sonne sans relâche. Sous le titre « La voix "déviante" d’Alain Finkielkraut », Sylvain Cypel signe une compilation de citations extraites d’un entretien accordé au journal israélien Haaretz sur la crise des banlieues. « Le personnage que désigne cet article, expliquera Finkielkraut ultérieurement au Monde, m’inspire du mépris, et même du dégoût. Je ne suis pas ce frontiste excité nostalgique de l’épopée coloniale. J’essaie seulement de déchirer le rideau des discours convenus sur les événements actuels. »
Certains de ses amis pensent qu’il a « pété les plombs », mais la majorité comprend immédiatement que sa pensée a été trahie, déformée, tronquée. Luc Ferry est l’un des premiers à prendre sa défense - sur LCI. « Je l’ai soutenu a priori, sans avoir lu le texte concerné, pour une raison simple : il est inimaginable qu’il soit raciste. Ce qu’il dit de Dieudonné et de l’héritage de Durban, à savoir l’émergence d’un antisémitisme qui se fonde sur l’antiracisme, est juste. » Si Finkielkraut refuse que l’on évoque la colonisation comme une entreprise purement et exclusivement criminelle, nul besoin d’être un spécialiste pour comprendre qu’il n’a pu reprendre à son compte l’idée que « le projet colonial entendait éduquer et amener la culture aux sauvages ». Mais ses adversaires se frottent les mains, comme s’il venait de leur fournir une occasion trop longtemps attendue.
« Ses propos n’ont pas déclenché un débat, mais une condamnation de la personne. » « Donnez-moi deux lignes de la main d’un autre et je le fais pendre », a écrit Richelieu. A la lecture de cette version concentrée d’une pensée complexe et en mouvement, on a l’impression que Finkielkraut justifie presque l’existence même de discriminations à l’embauche : « Imaginons que vous gérez un restaurant. Un jeune vous demande un emploi. Il a l’accent des banlieues. C’est simple : vous ne l’engagerez pas, c’est impossible. » Et puis, il y a cette blague, innocente mais franchement malvenue sur l’équipe de France « black-black-black » qui serait la risée de l’Europe. Ses proches se demandent quelle mouche a piqué cet admirateur de Zidane et de Thuram. « C’était un rire sans méchanceté, un rire qui m’évoquait celui de mon père quand, dans les années 50, il ironisait sur cette équipe nationale formée de joueurs aux noms polonais. »
« Soigneusement choisis et décontextualisés, les propos d’Alain Finkielkraut pouvaient inquiéter des gens de bonne foi, précise le philosophe Paul Thibaud. Cela me fait penser au mauvais procès en antisémitisme fait à Edgar Morin. On prend au pied de la lettre l’expression ambiguë ou douteuse. On photographie un homme au moment où il fait la grimace et on prétend qu’il a dévoilé sa véritable nature. C’est ce qu’on appelait dans les années 70 une lecture symptomale. »
Si on somme le coupable de s’expliquer, nul ne demande d’explication à l’auteur de l’article. « Ce qui est incroyable, c’est que ce n’est pas Le Monde qui s’excuse après s’être livré à une agression délibérée », commente le philosophe Philippe Raynaud. Sollicités, les responsables du quotidien sont aux abonnés absents. Il est vrai que, en accordant une page à l’intéressé dans son édition du samedi, le quotidien reconnaît implicitement sinon une faute, du moins une erreur. Concernant un texte publié dans une langue étrangère et que « Finkie », contrairement à son habitude, n’a pas relu, on peut légitimement penser que le devoir du journaliste était de vérifier si les propos publiés correspondaient bien à la pensée de l’auteur. « On ne va pas demander à un réac de s’expliquer. Si j’avais été connu comme un adepte inconditionnel de Deleuze et Foucault, Cypel m’aurait appelé, commente le philosophe sans cacher son amertume. Mais un raciste juif, c’est une trop belle proie, bien plus excitante qu’un raciste tout court. »
Reste à savoir ce que Finkielkraut a vraiment déclaré aux deux journalistes de Haaretz qui l’ont longuement interrogé dans un café parisien. Après avoir lu le texte intégral qui circule sur Internet en français et en anglais, beaucoup n’en démordent pas. Evoquer la dimension « ethnico-religieuse » des émeutes - au sens identitaire du terme -, se désoler de l’hostilité envers la France manifestée par certains Français, c’est déjà franchir la ligne jaune. « Cette affaire, explique-t-il, arrive après quinze jours de double violence : les saccages commis par les casseurs et la violence infligée aux vérités factuelles par le modèle français d’angélisation. Dans cette affaire, on a surtout entendu le parti de la victimisation, mais il y avait aussi un parti de l’indignation. » Analyse partagée par le philosophe Marcel Gauchet : « Le politiquement correct s’use à l’épreuve de la réalité. Certes, nos vaillants chevaliers du MRAP et de la Ligue des droits de l’homme ne vont pas baisser la garde. Les sociologues sont là. Mais le grand choc de ces dernières semaines a été la révélation du fait que la population "virait à droite". Au moment où Le Monde s’indigne de la proclamation de l’état d’urgence, un sondage nous apprend que 84 % des personnes interrogées y sont favorables. On comprend l’irritation des professeurs de vertu. »
Sur les sites de certaines associations, sur celui de Dieudonné, qui a par ailleurs annoncé son intention de porter plainte, c’est un déchaînement. En fin d’après-midi, le MRAP annonce qu’il poursuit l’écrivain pour incitation à la haine raciale et demande la suspension de « Répliques », l’émission de France Culture qu’il produit depuis vingt ans et qui est l’un des rendez-vous les plus prisés des auditeurs de la station. Le jeudi matin, celle-ci est curieusement la première à faire état, sans commentaires, de la requête du MRAP. Toute la journée, le cas Finkielkraut alimente les débats sur les ondes et les écrans. Le soir, au cours de l’enregistrement du « Masque et la plume », l’émission animée par Jérôme Garcin sur France Inter, c’est la curée. Pure coïncidence, Garcin a programmé pour ce jour-là une discussion sur « Nous autres, modernes », le dernier livre du philosophe, paru il y a quelques semaines. Critique au magazine Les Inrockuptibles, Arnaud Viviant se prépose avec une joie aussi évidente que mauvaise à l’exécution des basses oeuvres. Il extrait de son contexte une phrase du livre pour ajouter le crime d’homophobie à l’acte d’accusation. Ne manque, en somme, que la pédophilie. « Tout cela montre que les années 30 sont devant nous », conclut Viviant, tout en nuances, avec la bonne conscience de tous les procureurs.
Aucune.
Commentaires
- 3/01/2006 21:22 par dams
- 2/01/2006 23:21 par MARIUSBEN
- 30/12/2005 16:22 par christiane
- 30/12/2005 11:00 par Maestro
- 29/12/2005 23:32 par
- 29/12/2005 21:48 par skypper
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